Interview Alliance Française de Seattle (USA)

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Caroline Planque:
Vous avez décroché votre premier contrat en 1975. Quel type de musique jouiez-vous à cette époque? Comment votre style a-t-il évolué par la suite?

Pierre Bensusan:
J’avais 17 ans lorsque j’enregistrais mon premier album, Près de Paris, qui recevait l’année suivante le Grand Prix du Disque du Festival de Montreux, la Rose d’Or. J’avais arrêté mes études l’année précédente pour ne faire plus que jouer et vivre de la musique. Je suis venu du piano classique à la guitare que j’ai apprise seul. Je jouais beaucoup de Folk, je chantais en Français et en Anglais, composais et interprêtais des reprises de chansons et airs traditionnels de France, Irlande, Iles Britaniques, USA… Je jouais aussi beaucoup de Bluegrass. C’est d’ailleurs au poste de mandoliniste que j’ai débuté ma carrière dans le groupe de Bill Keith et Jim Rooney.

Vous êtes un spécialiste de la technique DADGAD. En quoi consiste-t-elle?

PB: C’est une manière différente d’accorder les 6 cordes de l’instrument. Une approche différente qui crée une ouverture vers un monde sonore différent. Je voulais que mon jeu de guitare soit le plus personnel possible, que l’on puisse m’identifier dès les premières notes. Finalement, cet accordage m’a fait développer une inspiration propice pour l’interprêtation de musiques traditionnelles. Trois des guitaristes qui m’ont le plus influencé sont John Renbourn, Bert Jansch et Martin Carthy. Personne ne jouait comme ça. Mais quelque soit l’accordage utilisé, l’essentiel est que la guitare et le jeu servent d’abord la musique. Mon jeu a bien sûr évolué, j’étais tellement jeune. J’ai écouté, dévoré, absorbé beaucoup des musiques desquelles je me sentais proches pour les intégrer à mon vocabulaire. Je me suis recrée un Folklore imaginaire, de pûre fantaisie, basé? sur des éléments enracinés, identifiables, mais en les mixant à ma manière en y apportant mon monde sonore. Mon jeu de guitare est aujourd’hui encore plus original et heureusement plus abouti qu’il y a 25 ans.

Vous jouez régulièrement aux Etats-Unis depuis 1979. Quels sont les guitaristes américains qui vous ont le plus influencé? Pourquoi?

PB: Je citerai Ry Cooder pour son approche très World et son feeling reconnaissable à 1000 km, Ralph Towner pour transcender complètement l’instrument en créant une musique imprévisible et mystérieuse, sans aucune concession harmonique, ni cliché, Jim Hall pour sa vision Cathédrale de la place de la guitare dans l’accompagnement, Pat Metheny pour sa fluidité parfois acidulée mais toujours avantureuse et parfois aussi très abrupte, Eric Schoenberg pour sa vision de la guitare orchestre en ragtime, Philip De Gruy et Michael Hedges pour évoluer dans leur propres univers, Doc Watson et Rev. Gary Davis pour m’avoir appris à aimer la guitare.

Quel contact avez-vous avec le public américain?

PB: Je crois avoir un contact direct et sans trop de fioriture avec ce public. Je m’immerse sur scène et les emmène dans mon monde intérieur, en leur rappelant qu’il ne faut pas prendre tout cela trop au sérieux. J’aime bien déconner aussi, faire sourire, rire et parfois peut-être pleurer.

Voyez-vous une différence avec le public français ou européen?

PB: Je crois qu’au fond, il y a cette même manière de vibrer et d’accueillir une musique à l’intérieur de soi. Chaque public a des valeurs différentes à opposer en fonction de sa culture, langue, histoire, géographie. C’est à l’artiste d’être sensible, d’en jouer, pour être bien reçu et accepté.

Vous venez de jouer à Seattle. Est-ce votre premier concert dans cette ville? Quelles sont vos impressions?

PB: J’ai déjà joué plusieurs fois à Seattle, la dernière fois était il y a 10 ans, dans un club qui s’appelait le Backstage. Mes impressions sont que parfois, il est bon de rester éloigné pendant un certain temps. Le public m’a porté et aidé à donner un beau concert. Je suis aussi très heureux d’avoir rencontré à cette occasion le pianiste Brésilien, Jovino Santos Neto, qui habite maintenant ici et qui a joué pendant 15 ans avec le compositeur et multi-instrumentiste Hermeto Pasquoal, un des musiciens brésiliens que j’admire le plus. Nous avons des projets avec Jovino qui j’espère prendront forme dans le futur. Il y avait aussi à ce concert des représentants de Womad USA, l’organisation fondée par Peter Gabriel, et il est possible que je revienne jouer pour le Womad Festival de Seattle.

Avez-vous rencontré des membres de la communauté Française lors de votre passage?

PB: Oui, plusieurs personnes de l’Alliance Française. Ca fait plaisir et c’est toujours intéressant de rencontrer des compatriotes si loin du pays. Je tiens aussi à remercier l’Ambassade de France et l’AFAA – par l’entremise d’Emmanuel Morlet à NYC et Diane Eberhardt à Chicago – pour avoir soutenu activement cette tournée. C’est aussi la première fois que je donnais un concert pour l’Ambassade de France, et qui plus est, aux USA. C’est un symbole fort et une certaine forme de reconnaissance.

Quels sont vos projets à venir?

PB: Ils sont nombreux. Un de mes rêves – qui etait d’avoir mon studio – étant maintenant réalisé, je vais enfin donner corps à plusieurs thèmes qui me tiennent à coeur, développer mon nouveau duo avec le contrebassiste Michel Benita, répondre à la Carte Blanche offerte par plusieurs festivals de guitare, écrire une création pour le planetarium de Poitiers sur un conte d’Alain Legoff et des illustrations de Michel Crespin. Je reviendrai aux USA en Juillet, au NAAM show de Nashville, suivi d’une tournée Nord-Américaine en Août/Septembre qui promouvera la sortie de mon prochain album solo instrumental. J’organise aussi des stages résidentiels depuis bientôt 4 ans et rencontre des guitaristes qui viennent du monde entier.

Quel est votre meilleur souvenir de scène aux Etats-Unis?

PB: C’est difficile d’en trouver un seul tellement il y a eu de belles aventures ici depuis 21 ans. Au festival de Champlain Valley dans le Vermont, Pete Seeger et sa femme, viennent s’asseoir à une table à côté de nous – J’étais avec ma compagne. Tout à coup, il me fixe et me dis: Pierre, c’est très important qu’il y ait des artistes comme toi !